Tissage
et archéologie à Goudelancourt-lès-Pierrepont
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filage et tissage » es
fouilles d'habitats effectuées à Goudelancourt entre 1988 et 2001
ont livré un échantillonnage complet des différents types
de fonds de cabanes mis au jour en Picardie ou dans d'autres régions. Goudelancourt
constitue donc une excellente synthèse des interrogations que se posent
les chercheurs quant à l'utilisation précise de ces fonds de cabanes
et notamment quant à leur utilisation comme ateliers textiles et par extension
la question des types de métiers à tisser utilisés durant
le Haut Moyen-Âge est posée.
Pour le Haut Moyen-Âge
, en matière de tissage et d'atelier textile, on a coutume de citer en
référence le psautier d'Utrecht (début IXe s.) qui est censé
représenter l'un de ces ateliers excavé, creusé dans le sol,
pourvu d'un métier à tisser à deux barres et à pesons. A
l'époque mérovingienne (au VI-VIIe siècles),
dans les secteurs d'habitat de Goudelancourt-lès-Pierrepont, comme sur
d'autres sites régionaux, aucune fosse d'ancrage n'a été
découverte et les fonds de cabane sont vides de tout indice révélateur
d'une activité textile exception faite de rares pesons.
Beaucoup
de ces fonds de cabane servaient d'ateliers divers, de remises, d'abris pour le
petit bétail et l'activité textile était très réduite
dans les habitats ruraux et consistait uniquement à une activité
textile courante, domestique et pour laquelle le qualificatif d'activité
artisanale n'est pas du tout approprié.

 Goudelancourt
: cabanes 6 et 1005
Quel était donc le type de
métier à tisser en usage à l'époque mérovingienne
? Deux types de métiers à tisser auraient pu cohabiter aux VI-VIIème
s. :
les métiers à tisser à pesons qui ne nécessitent pas
obligatoirement l'aménagement de fosses d'ancrage pour le fixer au sol.
L'inclinaison peut être simplement obtenue par un blocage et un amarrage
sur la charpente de ces cabanes excavées, ce qui ne laisse subsister aucune
trace au sol.
 métier
à tisser à pesons
les métiers à tisser à deux barres du type de celui représenté
dans le psautier d'Utrecht ou bien d'un modèle comparable à celui
d'Oseberg au Danemark (métier à tisser simplement posé au
sol ne laisse aucune trace, facilement démontable).




A
l'époque carolingienne prédominent les
métiers à tisser verticaux à deux poteaux fixés au
sol dans des fosses d'ancrage et pour lesquels nous disposons d'une iconographie
(Psautier d'Utrecht) ou de données archéologiques.
 Psautier
d'Utrecht
Que ce soit en Île-de-France, en Picardie
ou ailleurs la plupart des fouilles récentes d'habitats ruraux carolingiens
mentionnent tous ces fonds de cabane où les indices d'activités
textiles sont indéniables : fosses d'ancrage, « poinçons »,
broches ou aiguilles de tisserand en os
A Goudelancourt, le troisième
secteur d'habitat (inédit), localisé à 600m à l'est
de la nécropole et du premier secteur, fouillé partiellement de
1997 à 2001, couvre une large période chronologique qui va du VIe
s. jusqu'au début du Xe s.. Il a livré de nombreuses
informations concernant l'évolution de l'activité textile sur ce
site (fusaïoles, broches ou aiguilles de tisserand, fosses d'ancrage des
métiers
).

 Goudelancourt
: broches de tisserand
 Goudelancourt
: poids ou peson de métier à tisser
23
fonds de cabanes ont été fouillés :
dans les sept cabanes d'époque mérovingienne (VI-VIIe s.), aucun
indice d'une activité textile n'a été décelé
: pas de mobilier caractéristique, pas de fosses d'ancrage.
dans les quinze cabanes d'époque carolingienne (VIII-IX-Xes.), toutes étaient
pourvues de fosses d'ancrage ou d'un mobilier archéologique très
caractéristique : aiguilles ou broches de tisserand (13 exemplaires découverts
sur 15 cabanes).
Ces fonds de cabane carolingiens avec fosses
d'ancrage sont de deux types :
les cabanes à deux fosses d'ancrage qui sont au nombre de 4 (cabane 32
à deux fosses d'ancrage alignées dans l'axe des deux poteaux faîtiers.
L'écartement, de centre à centre, permet l'installation d'un métier
à tisser d'une largeur d'1,50m. Les montants verticaux du métier
à tisser peuvent être fixés sur la panne faîtière).


 Goudelancourt
: cabane 32
les cabanes avec trois fosses d'ancrage, au nombre de 11. On admet communément
que la troisième fosse d'ancrage correspond à un poteau situé
à l'arrière du métier à tisser, sorte de jambe de
force, permettant de le maintenir incliné (1). Cette hypothèse
ne nous satisfait pas pleinement car elle implique l'utilisation de métiers
à tisser à pesons. Or, aucun peson n'a été retrouvé
alors qu'il est courant de retrouver des aiguilles ou des broches de tisserands.
De même, cette jambe de force arrière ne devait pas être identique
en taille à celle des deux montants verticaux de ces métiers à
tisser. Or, dans tous les exemples de Goudelancourt, la fosse d'ancrage de ce
poteau arrière est de même taille et de même profondeur.
 jambe
de force permettant de maintenir le métier incliné



 Goudelancourt
: cabanes 519, 360, 750 et 7
La disposition de ces fosses
d'ancrage en triangle régulier (2 montants verticaux associés à
une jambe de force ?) ne se vérifie pas systématiquement. D'autre
part, dans plusieurs cas, les fosses d'ancrage des montants verticaux ne sont
pas exactement dans l'axe de la panne faîtière. Dans plusieurs
cas aussi, deux de ces trois fosses d'ancrage sont proches l'une de l'autre alors
que la troisième fosse est excentrée par rapport aux deux autres,
idem, parfois plusieurs autres trous (de poteaux ?) nettement plus petits sont
associés à ces fosses d'ancrage (Cabane 7
)
idem, dans
quelques cas, la présence de sablières semi-enterrées a été
relevée
A l'hypothèse généralement
admise, de fosses d'ancrage correspondant à un métier à tisser
à deux montants verticaux et jambe de force arrière, nous proposons
deux nouvelles interprétations :
celle de cabanes disposant d'un double métier
à tisser permettant un travail en vis à vis de deux personnes disposées
en quinconce.
 Goudelancourt
: cabane 125 avec trois fosses d'ancrage
 hypothèse
de métier à tisser double
celle d'un métier à tisser triple ou
d'un double métier à tisser avec ourdissoir
destiné à la suspension de grandes quantités de fils accrochés
et permettant le tissage en continu de grandes longueurs de tissus.
 Hypothèse
de métier à tisser triple ou de double métier à tisser
avec ourdissoir (2)
 un
ourdissoir au XIVe s.
Jusqu'à
présent, les spécialistes interrogés ne nous ont pas proposés
d'autres hypothèses que celles déjà connues
(2).
Septembre
2008 : expérimentation à MARLE (Musée des Temps Barbares)
A
l'occasion du Colloque International
d'Archéologie mérovingienne qui s'est tenu à Marle fin
septembre 2008, nous avons confectionné et installé un double métier
à tisser dans un des fonds de cabane reconstitué dans le village
franc. Aucun problème technique n'a été
rencontré et nous avons pu vérifier que les fosses d'ancrage étaient
nécessairement de taille importantes pour permettre le réglage de
ces deux métiers verticaux qui, une fois calés et bloqués
au sol par un apport de terre, plus une fixation au niveau des chevrons de la
charpente du toit de la cabane, étaient particulièrement stables.
L'espace de travail nécessaire à deux femmes était de même
amplement suffisant. Le rajout d'un bâti d'ourdissoir
voire d'un troisième métier vertical reliant les deux autres et
disposé en triangle ne posait aucun problème non plus, permettant
ainsi le travail de trois personnes
un véritable gynécée
?


 Expérimentation
à Marle
Un autre cas particulier
est aussi à signaler. Il a été mis en évidence toujours
dans le secteur 3 dans le fond de cabane 493, daté
du IXe s.. Ce fond de cabane semble avoir connu deux phases d'occupation successives
:

 Goudelancourt
: fonds de cabane 493, fosses d'ancrage et empreintes d'un bâti de métier
à tisser horizontal ?
La première
correspondant à celle d'un métier à tisser à trois
fosses d'ancrage bien visibles sur le plan et les photos, la
seconde où l'on distingue nettement 4 petites excavations disposées
en rectangle et couplées à des empreintes de sablières semi-enterrées.
Ces empreintes pourraient correspondre à l'implantation d'un métier
à tisser horizontal succédant à un métier à
tisser vertical à 3 fosses d'ancrage (cf croquis d'un métier à
tisser horizontal). Ceci n'est encore qu'une hypothèse qui pourra peut-être
être vérifiée par la poursuite des fouilles sur cet habitat.
 Goudelancourt
: hypothèse de métier à tisser horizontal (c.493)
 Métier
horizontal milieu XIIIe s.
Tout comme l'âtre
de la maison mérovingienne du secteur 1, nous nous attendons bien sûr
à beaucoup de réserves voire beaucoup de scepticisme de la part
des spécialistes pour lesquels ce type de métier horizontal n'est
apparu qu'au XII-XIIIe s.
Bibliographie
« L'habitat rural du Haut Moyen Age », Actes des
XIVe Journées d'Archéologie Mérovingiennes de Guiry en Vexin
et Paris, 1993
CARDON (Dominique) « La Draperie au Moyen Age - Essor d'une grande
industrie européenne» CNRS Editions/Paris 1999
« Un village au temps de Charlemagne », Catalogue
d'exposition, Paris,1988
NICE (Alain) « Goudelancourt les Pierrepont : aperçu provisoire
d'une unité agricole et domestique » in Revue archéologique
de Picardie, n°1-2 / 1994
« L'île de France de Clovis à Hugues Capet »
- Catalogue d'exposition / 1993
Notes (1)
CARDON (Dominique) - La Draperie au Moyen Age - CNRS Editions 1999 / p.
398 « En Ile de France, depuis une dizaine d'années,
de nombreuses découvertes de fonds de cabanes dont le sol est creusé
de deux ou trois trous de poteaux, sur des sites ruraux d'époques mérovingienne
et carolingienne, attestent de l'usage généralisé d'un métier
à montants le plus souvent verticaux, mais qui, dans certains cas, étaient
peut-être inclinés et étayés par un troisième
pied. Ces trous sont généralement espacés de 1m à
1,40m . Les découvertes de poids étant rares et isolées dans
cette région, le plus probable est que le métier en service dans
ces fonds de cabane semi-excavés est un métier à deux traverses,
employés en l'occurrence pour le tissage du lin, qui nécessite une
atmosphère saturée d'humidité ». (2)
CARDON (Dominique) - La Draperie au Moyen Age - Essor d'une grande industrie
européenne - CNRS Editions/Paris 1999 Ch. 8 « L'ourdissage
consiste en la préparation de la chaîne, cad de l'ensemble des fils
destinés à être tendus sur le métier à tisser.
De cette opération d'ourdissage dépendent la longueur du tissu,
la facilité et la rapidité du tissage. Le bâti du métier
à tisser à poids servait d'ourdissoir à l'aide de trous percés
à intervalles réguliers dans les montants verticaux et qui permettaient
d'y planter des chevilles et de tendre ainsi une grande longueur de chaîne
en la faisant passer autour de la cheville de tête puis zigzaguer d'une
cheville à l'autre. La chaîne ainsi préparée était
sortie de chevilles puis accrochée à la poutre supérieure
du bâti ». Ch. 10 Quel métier à
tisser ? « A la fin de l'Antiquité et au début
du MA cohabitent deux types de métiers à tisser à chaîne
tendues verticalement. A quelle date se diffuse en Europe le métier
à tisser horizontal : il faut attendre le XIIe s. pour que l'iconographie
occidentale mette en scène le métier à tisser horizontal.
Selon l'historien Walter Endrei, deux types de métiers à tisser
orientaux seraient à l'origine du métier à marches utilisé
en Europe médiévale : le métier à tisser la soie,
à bâti charpenté et le métier à tisser le coton
venu d'Inde. Le premier aurait pénétré en Europe par la Méditerranée
occidentale et aurait été vite adapté au tissage de la laine.
Le second serait arrivé par l'Europe orientale et aurait été
adapté pour le tissage du lin et du chanvre. Différents prototypes
de métiers horizontaux à marches auraient ainsi été
mis au point et se seraient répandus dans tout l'Occident. Les datations
avancées : introduction vers le IX-Xè s. diffusion très large
aux XI-XII sont de mieux en mieux étayées par de nouvelles sources
tant archéologiques qu'écrites. Au stade actuel,
il ne s'agit encore que d'hypothèses étant donné la rareté
des sources pour le HMA. (p.391-394)
Apports et pièges
de l'approche archéologique :
- le métier
à poids : facilement reconnaissable à ses poids ou pesons mais découvertes
restent très rares au HMA en Europe occidentale avec réserve que
certains poids isolés aient pu servir à autre chose qu'à
lester une chaîne de tissu. Or, on sait cependant qu'en Allemagne des fonds
de cabane avec poids ont été découverts dans des contextes
tardifs (XII-XIII). De même on signale des poids en Angleterre dans des
contextes XI-XIIe. - Le métier à deux traverses : connu au Danemark
dès l'age du fer puis répandu dans le monde méditerranéen
aux premiers siècles de notre ère. Métier en bon état
a été retrouvé dans la tombe princière d'Oseberg en
Norvège avec réserve qu'il ne s'agisse pas exactement d'un métier
à tisser mais plutôt d'un petit métier à tapisserie.
Avantage de métier à tisser : on tasse la trame vers le bas car
tissage progresse du bas vers le haut (à l'inverse du métier à
poids) ce qui permet à la tisserande d'être assise. Ce type métier
convient bien pour tissage lent comme celui d'une tapisserie ou d'un tapis. -
Le métier à chaîne horizontale à marches : Dans
le Nord et le N-E de l'Europe plusieurs sites archéologiques ont permis
la conservation d'éléments en bois caractéristiques du métier
horizontal, en particuliers en Pologne (sites datés du X-XI), en Ukraine,
en Scandinavie, en Allemagne du Nord et en Angleterre. Pour l'Europe du Sud, ce
sont des éléments métalliques notamment en Espagne mais avec
une fourchette de datation assez large allant du VIII au XI. Seul site en France
: Charavines daté du début XI avec l'identification hypothétique
d'une partie d'un bâti de métier à tisser. La plus ancienne
représentation d'un de ces métier à tisser est figurée
sur la verrière de St Vincent et St Théodore dans la cathédrale
de Chartres datée du début XIIe s. Concernant les sources écrites,
on dispose de 4 textes datant de la fin X à la fin XII qui viennent recouper
et compléter les découvertes archéologiques.
Performances
de ces métiers à tisser :
- métier
vertical à poids permet difficilement le tissage de grandes longueurs,
les expérimentations conduites l'ont démontré car se posent
de gros problèmes d'encombrement et de manutention posés par les
gros paquets formés par la longueur de la chaîne à tisser.
En terme de productivité, le métier horizontal étroit pour
un seul tisserand se révèle 5 à 10 fois plus rapide. -
métier à deux traverses ne permettait de tisser que des chaînes
de longueur limitée à la hauteur séparant les deux traverses
et au mieux, en cas de montage d'une chaîne circulaire, au double de cette
hauteur. Impossible donc de tisser des longueurs de 10m. De plus la productivité
de ce métier est encore inférieure à celle du métier
à poids : le tissage est 2 à 3 fois et demi plus lent que sur un
métier vertical et 10 à 30 fois que sur un métier horizontal
à marches.
Le métier à tisser
horizontal a donc fini par largement supplanter les deux autres types de métiers
à tisser qui ont cependant continué à être utilisés
pour une production domestique dans les campagnes reculées ».
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